A Lampedusa, le vent a tourné

C’est une ile dont le nom est désormais célèbre. Lampedusa, la porte de l’Europe, l’ile sicilienne la plus au Sud du continent européen, à quelques milles marins des cotes africaines. Sur l’ile, le centre d’accueil des migrants est pratiquement vide, rares sont désormais les bateaux qui accostent encore, chargés des hommes, des femmes et des enfants sauvés en mer. Et lorsqu’ils accostent, les télévisions italiennes ne sont plus là pour le montrer, en ces temps de propagande politique et du ministre des ports fermés, Lampedusa n’a plus de visibilité. Le Pape Francois l’avait pourtant mise en lumière, choisissant Lampedusa comme destination de son premier voyage pontificale. Les habitants nous montraient fièrement à l’époque la croix formée des rames d’une barque, et l’autel construit avec le bois des bateaux de migrants échoués. Mais à Lampedusa aussi, le vent a tourné. 

Dimanche, 1404 électeurs seulement se sont rendus aux urnes sur cette petite ile où la culture européenne et la culture nord-africaine sont mélangées. 618 ont voté pour La Ligue de Matteo Salvini, soit 45 % des votants, En 2014, La Ligue n’avait obtenu qu’un pour-cent. Certes 74 % des habitants ont préféré ne pas voter, l’abstention est de loin le premier parti, un signal aussi, mais cet engouement pour La Ligue est une bouteille à la mer. « Les Lampédusiens ne se sentent pas entendus par les institutions, par le gouvernement »explique le pretre de l’ile, Don Carmelo La Magra, « ce n’est pas contre l’accueil des migrants, c’est contre une mauvaise gestion de l’accueil qui a et pourrait encore endommager l’image de l’ile et donc le tourisme. »

Paradoxalement, Pietro Bertolo, le médecin de l’ile, appelé aussi le médecin des migrants, rendu célèbre par le film « Fuoco amare » et véritable symbole vivant de l’accueil, sera député européen à Strasbourg. Il obtient le deuxième score en voix de préférence après Matteo Salvini, le champion dans toute l’Italie, même en Sicile. Dos à dos, le ministre des « ports fermés » et le médecin des « ports ouverts ». 

Riace

En Calabre, la petite commune de Riace a aussi choisi La Ligue. Riace, est devenue célèbre pour son modèle d’accueil des migrants, un modèle qui a permis à la petite localité dépeuplée de survivre, grâce notamment aux enfants des nouveaux arrivants qui ont repeuplé l’école, ou encore aux vieilles maisons, vides, habitées par ces nouvelles familles. Riace a été citée plusieurs fois pour le Nobel de la Paix. Mais son ancien maire, Mimmo Lucano a été inculpé et exclut de la ville, motif la gestion opaque de l’argent publique reçu pour l’accueil des migrants et de « faux mariages » pour aider certains migrants à obtenir leur papier. Le procès qui s’ouvrira dans quelques mois, dira si ces motifs d’inculpation sont fondés. En attendant, le nouveau maire élu dimanche, est soutenu par La Ligue. « On ne verra plus des dizaines de migrants dans les rues »a-t-il promis. 

La peur et l’ignorance

La peur est mauvaise conseillère, dit-on souvent. Et dans de nombreux cas, surtout au Nord de l’Italie, le succès de Matteo Salvini plonge ses racines dans cette société qui craint de perdre ses avantages et son bien être, et qui pense que les armes et l’État sécuritaire sont les uniques réponses valables. Mais réduire le succès de La Ligue a cela, serait une grosse erreur. Pour combattre la Ligue, il faut la comprendre. Matteo Salvini, avant beaucoup d’autres en Europe, a compris que pour gagner il doit s’adresser à différents segments de la société. Au Nord, Salvini n’a pas totalement abandonné le discours de l’autonomie, l’un des socles de son succès,ici fonctionne le discours des taxes et des petits artisans, de l’argent que les Lombards, les Vénitiens, ou autres habitants du Frioul devraient conserver pour eux mêmes, dit-il, sans le partager avec les régions du Sud, « pauvres et mal gérées ». Mais peu à peu, la cible de La ligue a changé. Des Italiens du Sud, les « terroni », à ceux qui viennent de contrées encore plus au Sud, les migrants. Aux régionalistes se sont alors ajoutés les nationalistes et les anti-migrants, ceux qui ont peur, ceux qui pensent que l’invasion est proche. Ensuite, le discours est devenu social : les Italiens d’abord!L’aide sociale, la maison sociale, doit en priorité être donné aux Italiens, peu importe si la famille étrangère a des enfants en bas âge, ou vit dans une caravane. Ceux qui ont des difficultés économiques se reconnaissent, et joue à la guerre entre les pauvres. Le droit du sang, permet de diviser la société pour mieux régner. Et l’ennemi de tous, serait évidemment ces technocrates européens qui veulent réduire l’Italie à la faim et la misère. Enfin, le discours à la Vierge, le baiser au chapelet en campagne électorale, et cet appel du pied aux « catho-souverainistes », ceux qui pensent que la civilisation chrétienne européenne ne peut être mise en danger par l’arrivée des musulmans où par des familles arc-en-ciel. Ceux qui préfèrent suivre le modèle religieux de Matteo Salvini plutôt que celui prôné par le Pape. En additionnant tout cela, Matteo Salvini est arrivé à convaincre neuf millions d’Italiens qu’il est la seule solution à leurs problèmes, même à Lampedusa. Il n’a pas besoin de faire de folles promesses, il lui suffit de jouer sur les sentiments, les peurs, les envies, la haine. Sa victoire n’est pas transitoire. D’autant que déjà au temps de Romains, monter sur le char du vainqueur était pratique courante et elle l’est encore aujourd’hui.

Assez d’hypocrisie…

« Matteo Salvini n’est pas raciste. » C’est ce qu’a affirmé son dentiste interviewé à la radio de la RAI il y a quelques jours…  En entendant cela dans ma voiture, et malgré les reportages que j’ai réalisés un peu partout en Italie où j’ai vu naitre ici et là des véritables nids de racistes, je m’étais promis de garder en tête ces affirmations pour ne pas me laisser tenter par des jugements faciles, laissons lui le bénéfice du doute…. Après tout, être journaliste, c’est d’abord récolter des faits, les décrire pour que le lecteur ou le téléspectateur puisse se forger son propre jugement. Mais ces derniers heures, ces derniers jours, je n’en peux plus de cette hypocrisie qui veut que de nombreux Italiens prononcent eux aussi cette phrase… « Je ne suis pas raciste mais l’Europe nous a laissé seuls avec les migrants », « je ne suis pas raciste, mais ces noirs dans les trains c’est quand même dérangeant », « je ne suis pas raciste, mais …. » BASTA. Il est temps d’assumer. Si une personne trouve juste que des enfants d’origine étrangère d’une école primaire de Lodi soient isolés dans une classe pour manger leur tartine loin des petits Italiens qui eux mangent un repas chaud à la cantine parce que leurs parents n’ont pas donné une attestation comme quoi ils ne possèdent pas de propriété dans leur pays d’origine (oui c’est bien cela la raison donnée par la maire de Lodi), il y a un problème. (Heureusement des milliers d’Italiens ont versé de l’argent pour payer la cantine de ces enfants, la preuve que certains réagissent).   Si une personne ne réagit pas lorsqu’elle voit qu’un enfant noir de huit ans se fait recouvrir de peinture blanche sous prétexte qu’ainsi il va enfin devenir blanc … cela s’appelle du racisme … Si dans le métro à Rome, certaines personnes choisissent de ne pas s’assoir à coté des étrangers, faisant clairement comprendre qu’ils sont dégoutés, c’est du racisme et si une jeune fille à Venise est clairement éconduite pour un poste de travail car les clients pourraient trouver cela « dégoutant » de voir ses mains noires sur leurs assiettes, quel autre mot sinon RACISME. Quand Matteo Salvini affirme que les supérettes « ethniques » devront fermer leurs portes à 21h car elles troublent l’ordre public, cela évoque  des pratiques dignes d’une époque que nous pensions tous révolue.

Et là je vous parle des faits… mais il y aussi toutes les vexations que les étrangers doivent subir en sourdine. Une amie d’origine camerounaise mais vivant en Italie depuis vingt cinq ans, et qui a obtenu la nationalité italienne, ne trouve pas de travail. Lorsqu’elle envoie son CV, ou il est écrit qu’elle parle trois langues, qu’elle a deux diplômes universitaires, elle est appelée pour des colloques d’embauche , mais lorsqu’on la voit arriver, l’enthousiasme tombe d’un cran, elle n’est jamais adaptée à l’emploi. Sa fille  née en Italie, diplômée de l’université Bocconi a décidé de partir travailler au Danemark , son  fils né en Italie est parti vivre aux iles Canaries. Leur peau noire est devenue un problème. Les vexations dans l’administration publique italienne sont innombrables, les téléphones qui se raccrochent parce-qu’on ne vous comprend pas, on vous demande si votre nom à une traduction italienne et j’en passe. Enfin cerise sur le gâteau, le ministre Matteo Salvini, vient de faire publier sur la gazette officielle son « décret sécurité »… et là surprise, outre toutes les difficultés pour les nouveaux arrivants, les migrants, il rend la vie plus compliquée aussi pour ceux  qui ont fait leur vie en Italie, qui travaillent , paient leurs impôts, envoient leurs enfants à l’école bref ceux qui ont décidé que ce pays était finalement leur pays… et qui avaient fait une demande pour devenir Italien ou Italienne. Surprise, en quelques mots, le ministre a fait passer la procédure de naturalisation de deux ans à quatre ans.! Il faut 4 mois en Belgique et 12 mois en France. Certains enfants nés en Italie mais qui n’ont pas encore obtenu la nationalité, et qui ont aujourd’hui 18 ans, ne pourront pas rester sur le territoire italien si ils ne trouvent pas d’emploi après leurs études… ils risquent l’expulsion. Des drames familiaux se préparent. Une vexation supplémentaire pour que le slogan « les Italiens d’abord » s’ancre et devienne le nouveau credo de ce peuple qui pendant des décennies a pris sa valise pour partir tenter sa chance ailleurs… mais  certains ont la mémoire courte.

PS: ce texte n’engage que moi.

Le drame du racisme ordinaire

Daisy Osakue, ferita azzurra di atletica: colpita da un uovo lanciato da un’auto. “Presa a bersaglio perché sono di colore”

Daisy Osakue est une jeune athlète de 22 ans, pleine de talents. Dans quelques jours elle partira pour les championnats d’Europe ou elle défendra son pays, l’Italie, dans la discipline du lancé du disque. Hier soir alors qu’elle rentrait chez elle à Moncalieri près de Turin, elle a été blessé à l’oeil. Un homme, passager d’une voiture, lui a lancé un œuf en pleine tete alors qu’elle venait de traverser la route, dimanche en fin de soirée. « Ils m’ont sans doute prise pour une prostituée africaine, comme il y en a beaucoup ici »a expliqué la jeune athlète éborgnée pour quelques jours, aux journalistes accourus à sa sortie de l’hopital, « mais ils cherchaient à viser une femme noire, et donc selon moi c’est un acte raciste. » La police mène l’enquete et ne confirme pas pour l’instant la thèse de violence raciale mais les doutes sont permis. A peu près au même moment, bien plus au Sud de l’Italie, à Aprilia, un Marocain perdait la vie, roué de coups par les habitants d’un quartier qui avaient pris en chasse son véhicule convaincus qu’ils avaient à faire à des cambrioleurs. Le véhicule a fait une embardée, en sortant du véhicule, l’homme a reçu de violents coups de poing et est décédé. L’enquête dira là aussi, la motivation est raciale, mais il s’agit clairement d’Italiens qui se croient désormais permis de rendre justice eux mêmes. Ces derniers mois, les incidents racistes se sont multipliés, tout a commencé par le meurtre de Soumaila Sako, ce jeune Malien était l’une des figures de proue contre l’exploitationdes migrants dans les champs d’orangers en Calabre. Il a été tué d’une balle dans la tête le 2 juin dernier alors qu’il ramassait de la ferraille. Cerasela, elle, n’a que 18 mois, elle risque la paralysie depuis que le 19 juillet dernier, un homme lui a tiré dessus depuis son balcon avec une carabine a air comprimé… Cerasela est une petite fille Rom, elle se trouvait dans les bras de sa mère lorsqu’elle a reçu les plombs dans la colonne vertébrale. Interpellé le tireur, un ancien employé du parlement à Rome, a déclaré qu’il voulait juste essayer son nouveau fusil, apparemment modifié pour en augmenter la portée. Un autre tireur qui a visé un jeune ouvrier africain a déclaré viser les pigeons dans le Nord de l’Italie. Autre évènement en date à Palerme, un Sénégalais, arrivé en Italie il y a deux ans, a été roué de coups et traité de « sale nègre », alors qu’il faisait son travail de serveur dans un bar de la ville. En quelques jours, ce sont au moins 7 évènement du même type qui ont été relevés par les forces de l’ordre. Alarme au racisme crie le parti démocrate, qui annonce une grande manifestation en septembre prochain pour dénoncer la racisme, propagande de gauche, instrumentalisation,  répond le ministre de l’intérieur Matteo Salvini qui n’a pas arrêté pour autant de publier des messages clairement xénophobes sur les réseaux sociaux estimant que le réel problème en Italie se sont les délits commis par les étrangers.A la rentrée,  le gouvernement veut mettre la main à la loi sur la légitime défense, en libéralisant en partie l’usage des armes, le président de la République a demandé que l’Italie ne se transforme pas en far-west. Les Italiens ne sont pas devenus « plus » racistes que les autres, mais le racisme ordinaire et la violence qui en découle semble tout simplement « autorisée ».

Italie: populisme et après…

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Quatre vingt cinq jours sans gouvernement! Pour la presse italienne, cette crise politique est la plus grave depuis la naissance de la République en 1947. Désormais le pays se divise entre ceux qui pensent que le Mouvement 5 Etoiles ou La Ligue représentent l’avenir du pays, et les autres qui pensent au contraire que leur alliance serait un drame pour la péninsule. Dans les prochains mois, et peut-être les prochaines années, l’Italie écrira une nouvelle page de son histoire et sera un pays « à surveiller ». Premier pays fondateur de l’Union Européenne à choisir une voie « populiste » pour tenter de sortir d’un malaise profond où la misère et la pauvreté de certains, croisent les peurs des autres, le tout imbibé d’une bonne dose de pessimisme pour le futur. « La misère enseigne à prier » écrivait Goethe, « si quelqu’un veut l’apprendre qu’il aille en Italie, l’étranger y trouvera à coup sur la misère. » En 2018, si Goethe revenait en Italie, il n’irait sans doute pas jusque là,  mais il est évident que la crise et l’Euro ont obligé les Italiens à se serrer la ceinture, leurs salaires sont souvent en dessous de la moyenne européenne, et la différence entre les nantis et les autres est de plus en plus marquée. Le Mouvement 5 Etoiles et La Ligue affirmaient et pourraient encore affirmer, vouloir s’unir pour faire un gouvernement du changement, pour résoudre les problèmes des Italiens, en considérant que les règles imposées par l’Europe devraient être assouplies ou tout simplement supprimées. Le retour aux urnes, qui s’annonce, changera-t-il la donne? Les Italiens auront-ils reçu le message des marchés et des bourses, comme l’affirme le commissaire européen Oettinger? Le Mouvement 5 Etoiles continuera-t-il sa percée populiste? La Ligue retrouvera-t-elle la route de Silvio Berlusconi? La gauche italienne s’unira à nouveau pour tenter de donner des réponses plus constructives? Le Président Mattarella devra-t-il se résoudre à accepter un gouvernement anti-UE?  Quoi qu’il arrive, une deuxième campagne électorale se transformera en referendum, pro ou contre l’Europe, pro ou contre « les pouvoirs forts » (l’expression italienne qui englobe un peu tout, les marchés, les bourses, les institutions européennes…), avec ou contre le « peuple »…Et nous tenterons jour après jour d’y voir un peu plus clair… Ciao