Burattino… est-ce une injure?

« Per quanto tempo sarà il burattino mossa da Di Maio e Salvini? »  Voilà la phrase exacte prononcée par Guy Verhofstadt , mardi 12 février, face au Président du Conseil des Ministres Italien, Giuseppe Conte. La traduction est celle-ci: « Pour combien de temps, serez vous encore la marionnette de Di Maio et Salvini? » Depuis hier, le débat fait rage en Italie. Le chef de groupe de l’ALDE, les libéraux  européens, a insulté non seulement Giuseppe Conte mais tout le peuple italien! Le Mouvement 5 Etoiles exige des excuses, et sur son blog, les injures envers l’ancien Premier Ministre belge se multiplient, les internautes le traitent de brosse de cabinet et autres choses… Mais ne dit-on pas : qui sème le vent, récolte la tempête…?

En son temps, Matteo Salvini a traité Emmanuel Macron, de « taré qui boit du champagne », ou encore de « Napoléon cynique et arrogant », Alessandro Di Battista, l’électron libre des 5 étoiles a comparé la parlement de Strasbourg à « una marchetta », le prix de la passe des prostituées… Beppe Grillo a clairement traité Jean-Claude Juncker de poivrot, et j’en passe, sans oublier Silvio Berlusconi qui avait qualifié Martin Schulz de « Kapo », sous entendu, le chef d’un camp de concentration.

Mais la question est de savoir si  un homme qui ne peut prendre aucune décision personnelle sans appeler Luigi Di Maio et Matteo Salvini avant de parler, peut être vraiment qualifié de marionnette.  La définition du mot « burattino » dans le dictionnaire italien est celle-ci: persona priva di carattere e di personalità, inaffidabile o manovrata da altri. (Personne sans caractère et personnalité, dont on ne peut se fier et manœuvrée par les autres.) Plutôt que de s’offusquer et de se sentir insultés par les paroles de Guy Verhofstadt, les Italiens devraient peut-être se demander si le parlementaire belge n’a pas tout simplement dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Quelques heures plus tard, c’est d’ailleurs Sergio Mattarella, Président de la République , qui a téléphoné à Emmanuel Macron pour tenter de recoudre les rapports diplomatiques. Paris avait clairement fait savoir qu’ils attendaient un geste de Giuseppe Conte, Président du Conseil des ministres, mais il faut croire que les deux hommes qui tiraient les fils en coulisse avaient décidé sur ce coup là… de se croiser les bras!

« Per quanto tempo ancora sarà il burattino mosso da Di Maio e Salvini? ». « Io amo l’Italia ma oggi mi fa male vedere la degenerazione politica di questo Paese, iniziata 20 anni fa con Berlusconi e peggiorata con questo governo ».

Assez d’hypocrisie…

« Matteo Salvini n’est pas raciste. » C’est ce qu’a affirmé son dentiste interviewé à la radio de la RAI il y a quelques jours…  En entendant cela dans ma voiture, et malgré les reportages que j’ai réalisés un peu partout en Italie où j’ai vu naitre ici et là des véritables nids de racistes, je m’étais promis de garder en tête ces affirmations pour ne pas me laisser tenter par des jugements faciles, laissons lui le bénéfice du doute…. Après tout, être journaliste, c’est d’abord récolter des faits, les décrire pour que le lecteur ou le téléspectateur puisse se forger son propre jugement. Mais ces derniers heures, ces derniers jours, je n’en peux plus de cette hypocrisie qui veut que de nombreux Italiens prononcent eux aussi cette phrase… « Je ne suis pas raciste mais l’Europe nous a laissé seuls avec les migrants », « je ne suis pas raciste, mais ces noirs dans les trains c’est quand même dérangeant », « je ne suis pas raciste, mais …. » BASTA. Il est temps d’assumer. Si une personne trouve juste que des enfants d’origine étrangère d’une école primaire de Lodi soient isolés dans une classe pour manger leur tartine loin des petits Italiens qui eux mangent un repas chaud à la cantine parce que leurs parents n’ont pas donné une attestation comme quoi ils ne possèdent pas de propriété dans leur pays d’origine (oui c’est bien cela la raison donnée par la maire de Lodi), il y a un problème. (Heureusement des milliers d’Italiens ont versé de l’argent pour payer la cantine de ces enfants, la preuve que certains réagissent).   Si une personne ne réagit pas lorsqu’elle voit qu’un enfant noir de huit ans se fait recouvrir de peinture blanche sous prétexte qu’ainsi il va enfin devenir blanc … cela s’appelle du racisme … Si dans le métro à Rome, certaines personnes choisissent de ne pas s’assoir à coté des étrangers, faisant clairement comprendre qu’ils sont dégoutés, c’est du racisme et si une jeune fille à Venise est clairement éconduite pour un poste de travail car les clients pourraient trouver cela « dégoutant » de voir ses mains noires sur leurs assiettes, quel autre mot sinon RACISME. Quand Matteo Salvini affirme que les supérettes « ethniques » devront fermer leurs portes à 21h car elles troublent l’ordre public, cela évoque  des pratiques dignes d’une époque que nous pensions tous révolue.

Et là je vous parle des faits… mais il y aussi toutes les vexations que les étrangers doivent subir en sourdine. Une amie d’origine camerounaise mais vivant en Italie depuis vingt cinq ans, et qui a obtenu la nationalité italienne, ne trouve pas de travail. Lorsqu’elle envoie son CV, ou il est écrit qu’elle parle trois langues, qu’elle a deux diplômes universitaires, elle est appelée pour des colloques d’embauche , mais lorsqu’on la voit arriver, l’enthousiasme tombe d’un cran, elle n’est jamais adaptée à l’emploi. Sa fille  née en Italie, diplômée de l’université Bocconi a décidé de partir travailler au Danemark , son  fils né en Italie est parti vivre aux iles Canaries. Leur peau noire est devenue un problème. Les vexations dans l’administration publique italienne sont innombrables, les téléphones qui se raccrochent parce-qu’on ne vous comprend pas, on vous demande si votre nom à une traduction italienne et j’en passe. Enfin cerise sur le gâteau, le ministre Matteo Salvini, vient de faire publier sur la gazette officielle son « décret sécurité »… et là surprise, outre toutes les difficultés pour les nouveaux arrivants, les migrants, il rend la vie plus compliquée aussi pour ceux  qui ont fait leur vie en Italie, qui travaillent , paient leurs impôts, envoient leurs enfants à l’école bref ceux qui ont décidé que ce pays était finalement leur pays… et qui avaient fait une demande pour devenir Italien ou Italienne. Surprise, en quelques mots, le ministre a fait passer la procédure de naturalisation de deux ans à quatre ans.! Il faut 4 mois en Belgique et 12 mois en France. Certains enfants nés en Italie mais qui n’ont pas encore obtenu la nationalité, et qui ont aujourd’hui 18 ans, ne pourront pas rester sur le territoire italien si ils ne trouvent pas d’emploi après leurs études… ils risquent l’expulsion. Des drames familiaux se préparent. Une vexation supplémentaire pour que le slogan « les Italiens d’abord » s’ancre et devienne le nouveau credo de ce peuple qui pendant des décennies a pris sa valise pour partir tenter sa chance ailleurs… mais  certains ont la mémoire courte.

PS: ce texte n’engage que moi.

Des étoiles, au retour sur terre…

Samedi soir, je me trouvais donc sur la piazza della Bocca della Verità, avec des milliers d’électeurs du Mouvement 5 Etoiles. Au milieu des étoiles, pourrais je dire…. Pour rappel, « la bouche de la vérité » à Rome, est le nom de ce bas relief de 1632 en forme de soleil, tout qui glisse sa main dans la bouche de la sculpture, et ne dit pas la vérité, aura la main tranchée , dit-on ici. Luigi Di Maio et les autres ministres fraichement nommés du Mouvement 5 Etoiles n’ont donc qu’à bien se tenir et dire la vérité. Mais ils ont déjà la force des étoiles avec eux, comme dans Star Wars, une sorte de nébuleuse qui se trouve partout en Italie et qui défend sans peur avec leur épée jaune le Mouvement 5 Etoiles et les hommes qui le dirigent dans l’ombre. car je me suis vite rendue compte en arrivant que mon cameraman Antonio et moi même, n’étions pas les bienvenus. « Vous les journalistes, vous êtes tous au service des pouvoirs forts, des élites » m’ont-ils souvent dit en guise d’accueil, ajoutant parfois « surtout les journalistes italiens mais aussi à l’étranger c’est comme cela, on devrait supprimer les aides à la presse ». Ceci dit, ces militants 5 Etoiles  restent Italiens, souvent du Sud, et aiment discuter ce que nous fîmes, mais attention à critiquer le Mouvement. Pour les militants 5 Etoiles, l’argent pour toutes les réformes existent, il suffit d’aller le chercher là où il est, (mais ou est il?) l’Allemagne et la France ne peuvent pas diriger l’Italie et l’Europe ne peut pas empêcher  les réformes faites pour le bien des Italiens au nom du respect des engagements financiers. Un refrain bien connu, mais répété sur cette place par des milliers de personnes, le même refrain, les mêmes arguments, cela m’a plutôt impressionnée. Tous répétaient des arguments et des slogans issus du blog des 5 Etoiles car ils l’avouent eux mêmes , lire la presse n’a aucun sens, ce ne sont que des fake news. Je ne juge pas, je relate des faits. Ces gens attendent avec impatience, la réforme des retraites (imposée par le gouvernement Monti pour sauver l’Italie de la faillite, elle prévoit actuellement un départ à la retraite à 67 ans, sauf pour une quinzaine de métiers considérés comme « usant »), ils veulent un « revenu de citoyenneté » (un versement de l’Etat pour ceux qui n’ont pas de travail ou ceux qui ont un revenu ou une retraite trop basse, une allocation de chômage existe mais elle ne couvre pas tout le monde), certains exigent le retrait de la loi sur l’obligation vaccinale pour les enfants en âge scolaire (chose promise par la nouvelle ministre du Mouvement 5 étoiles), ils veulent que l’Italie pensent aux Italiens, point. Ce gouvernement devra tenter de mettre en oeuvre ses promesses, pour  respecter  le vote du 4 mars. Sur le blog, les Etoiles supérieures répètent depuis des années que l’Italie va mal, que le peuple doit reprendre le flambeau, que les élites ont tout et eux rien. ET samedi sur cette place, chacun avait une demande précise, liée à sa propre histoire, « moi j’ai voté 5 Etoiles car à cause de la loi sur les retraites, je n’ai pas pu partir à la retraite à 59 ans comme c’était prévu et je suis ouvrier de la FIAT et je veux partir pour laisser la place aux jeunes » dit un d’entre eux, « moi j’ai voté 5 Etoiles car ils ont toujours fait ce qu’ils ont dit, et ils iront reprendre l’argent des pensions en or (les Italiens qui gagnent plus de 5000 euros de retraite)m’a dit un autre , « moi j’ai voté 5 Etoiles parce que mon fils a du partir trois ans travailler à l’étranger car il n’y avait pas de travail pour lui en Italie », « moi j’ai voté 5 Etoiles car les autres sont tous des corrompus et profiteurs » (un défaut bien humain qui pourrait aussi toucher les membres du Mouvement)  et je pourrais continuer ainsi longtemps.  A force de dire que tout va mal, les Italiens ont perdu le don de voir aussi la beauté, et ce qui fonctionne dans leur pays, il est clair, que pour celui qui n’a pas d’emploi ou un poste précaire, tout est bon pour tenter de vivre mieux, il est clair que le retraité qui prend 650 euros par mois, regarde avec envie celui qui prend 2.000 euros, il est évident que celui qui va dans un hopital et doit attendre un an pour faire un examen se dit que décidément rien ne va… mais pour tout ces gens là, le retour sur terre risque d’être violent, car tout promettre est comme ne rien promettre… le risque est que les ombres qui dirigent le mouvement en coulisse, commencent à écrire sur le blog, que de toute manière c’est toujours la faute des autres, le fameux bouc-émissaire aux couleurs de l’Europe…IMG_6453

Italie: populisme et après…

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Quatre vingt cinq jours sans gouvernement! Pour la presse italienne, cette crise politique est la plus grave depuis la naissance de la République en 1947. Désormais le pays se divise entre ceux qui pensent que le Mouvement 5 Etoiles ou La Ligue représentent l’avenir du pays, et les autres qui pensent au contraire que leur alliance serait un drame pour la péninsule. Dans les prochains mois, et peut-être les prochaines années, l’Italie écrira une nouvelle page de son histoire et sera un pays « à surveiller ». Premier pays fondateur de l’Union Européenne à choisir une voie « populiste » pour tenter de sortir d’un malaise profond où la misère et la pauvreté de certains, croisent les peurs des autres, le tout imbibé d’une bonne dose de pessimisme pour le futur. « La misère enseigne à prier » écrivait Goethe, « si quelqu’un veut l’apprendre qu’il aille en Italie, l’étranger y trouvera à coup sur la misère. » En 2018, si Goethe revenait en Italie, il n’irait sans doute pas jusque là,  mais il est évident que la crise et l’Euro ont obligé les Italiens à se serrer la ceinture, leurs salaires sont souvent en dessous de la moyenne européenne, et la différence entre les nantis et les autres est de plus en plus marquée. Le Mouvement 5 Etoiles et La Ligue affirmaient et pourraient encore affirmer, vouloir s’unir pour faire un gouvernement du changement, pour résoudre les problèmes des Italiens, en considérant que les règles imposées par l’Europe devraient être assouplies ou tout simplement supprimées. Le retour aux urnes, qui s’annonce, changera-t-il la donne? Les Italiens auront-ils reçu le message des marchés et des bourses, comme l’affirme le commissaire européen Oettinger? Le Mouvement 5 Etoiles continuera-t-il sa percée populiste? La Ligue retrouvera-t-elle la route de Silvio Berlusconi? La gauche italienne s’unira à nouveau pour tenter de donner des réponses plus constructives? Le Président Mattarella devra-t-il se résoudre à accepter un gouvernement anti-UE?  Quoi qu’il arrive, une deuxième campagne électorale se transformera en referendum, pro ou contre l’Europe, pro ou contre « les pouvoirs forts » (l’expression italienne qui englobe un peu tout, les marchés, les bourses, les institutions européennes…), avec ou contre le « peuple »…Et nous tenterons jour après jour d’y voir un peu plus clair… Ciao